Famille et Société

De la Traduction du texte religieux : Introduction (1/4)

du Dr. C. MIMOUNI

Toute sa vie, l’érudit Gazâlî (m. 1111) défendit l’idée que le texte fondateur de l’Islam n’est pas un texte ordinaire et qu’il fallait donc le préserver tel quel, dans sa langue d’origine, sans modifications, sans transformations et sans traduction, face aux autres langues, portées par des non-arabes, le perses et les turcs. A tenir compte de cette déclaration du début du XIIème siècle, tous les efforts de traduction d’un texte religieux quelconque n’auraient plus la place qui leur est réservée et seraient tout bonnement inutiles.

Avant de voir le détail de cette vision Gazalienne, il est utile d’esquisser en quelques lignes préliminaires la problématique générale de la traduction se rapportant au texte religieux. Ce présent exposé, un fragment d’une traduction de l’œuvre susmentionnée qui sera produite très bientôt, tente de trouver un juste équilibre entre les différentes opinions concernant la traduction et la place du traducteur. On pourrait dire, comme le proclament les défenseurs de la traduction, que les traducteurs sont les éclaireurs de l’âge des lumières. Comme on pourrait aussi sombrer dans des jugements hâtifs qui ont souvent associé, à tort ou à raison, le traducteur à la trahison. Une place fort inconfortable dès qu’il s’agit d’un texte religieux d’une manière générale, et plus particulièrement du texte fondateur de la religion musulmane, le Coran. Un jugement qui place le traducteur entre deux extrêmes, une sorte d’étape intermédiaire, Manzila bayna manzilatayn.

Ce qui montre déjà que la voie de la traduction est, d’une manière générale, très épineuse, difficile d’accès et menant à une impasse pour ne pas dire impossible. Impossibilité non seulement liée à la méfiance que l’on a à son égard mais aussi étroitement liée à la nature de la tâche. Surtout lorsqu’il s’agit de la traduction d’un texte religieux et dans le cas présent du Coran. Outre la correspondance linguistique et culturel du texte, il y a, en fait, tant d’autres facteurs à prendre en considération : l’histoire du texte, son impact à l’époque de son apparition sur les individus, voire même sur des peuples entiers, son impact sur la vie culturelle et cultuelle de l’époque… L’orientation issue de la traduction ne serait aucunement obstruée, de ce fait, face aux attentes des individus auxquels s’adresse la traduction et montre l’influence que la traduction, aussi minime soit-elle, peut avoir sur la réaction de ces mêmes personnes. Citons, à titre d’exemple, une erreur assez lourde qui marqua le système philosophique d’Avicenne et qui consistait à l’attribution à Aristote d’un traité de Plotin sur la théologie[i] ou encore Le Liber de Causis, compilation de Proclus, attribué lui aussi par erreur à Aristote[ii]. Là nous sommes très loin de ce que disait Gāḥiz (m. 1024-5) : « Le traducteur doit maîtriser autant le sujet que son auteur[iii]. »

Par ailleurs, il est très difficile, et tout bonnement impossible, que deux traducteurs donnent des traductions identiques d’un même texte, même s’ils œuvraient, chacun de leur côté, sous l’emprise totale de son démon, Jinn[iv], comme l’on a rapporté des poètes de la période antéislamique. La traduction est donc liée à l’effort de chaque traducteur et reste tributaire de ses convictions profondes.

 

C’est pour dire que la traduction suppose donc un acte d’interprétation. Souvent plusieurs interprétations sont possibles et cela met le traducteur devant l’acte de choisir. Faut-il tout de même dire que la linguistique et le contexte du texte permettent d’éliminer une partie d’interprétations. Mais le choix demeure entre les parties restantes et ce ne seront que des éléments extérieurs au texte qui vont orienter le choix : il y a des éléments liés à la subjectivité du traducteur telle que sa croyance, sa préférence mais il y a aussi les contraintes normatives, les normes de traduction par exemple, un éventuel contrôle institutionnel de l’interprétation. Ḥunayn b. Isḥāq (m. 873), un des piliers de la traduction à la « Maison de la sagesse », grande institution de traduction et point de départ de l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, dit : « Je n’est pas saisi le sens précis de la phrase rapportée par Galien sur Aristophane, j’ai décidé alors de l’éliminer complètement[v] .»

[i] Voir Jolivet. J, Philosophie médiévale arabe et latine, éd. Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1995, p. 90-110. Voir aussi Plotin, Ennéades, éd. par Émile Bréhier, 7 vol., texte grec et traduction, Les Belles Lettres, 1924/1927.

[ii] Voir Qanawati. G, Etudes de philosophie musulmane, Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1974, p. 117-154.

[iii] ʿalā al-mutarǧim an yudrika l-mawḍūʿ bi-qadr idrāk l-kātib lah-u.

[iv] En guise d’anecdote, la réalisation de la plus ancienne de toutes les versions ou traductions des textes hébraïques, La Septante, Ancien Testament des chrétiens d’Orient. On rapporte que le monde sombra dans une obscurité totale pendant trois jours lorsque la Torah fut traduite de l’hébreu au grec. Rappelons qu’il s’agit de la première traduction de la Bible dans une autre langue. La légende voulue aussi que les traducteurs, aussi nombreux qu’ils étaient, trouvèrent la même traduction tout en travaillant individuellement.

[v] Lam atabayyan bil-dhabti maʿnâ l-jumla l-latî naqalahā Jālînûs ʿan Aristûfân w Qarrartu hadhfahâ bi rummatihâ..

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